Couverture_Goethe_se_meurt

Un recueil de quatre textes publiés par Thomas Bernhard dans les années 1980 vient de paraître en français sous le titre Goethe se mheurt  (1).

Je songeais à en tirer une petite chronique quand j'ai soudain pris conscience, en cherchant quels passages ou quelles phrases j'allais bien pouvoir citer pour soutenir mon propos, qu'il est précisément impossible ˗ ou que ce serait gravement manqué au génie de cet auteur ˗ d'extraire de ses textes une phrase ou un passage pour les traiter en exemples. Ce qui m'a amené à quelques réflexions qui ne seront donc "illustrées" d'aucune citation.

Et d'abord cette idée : la difficulté de ces textes qui, sans alinéa, sans silence, sans repos (2), se présentent comme des murs de mots que l'on ne peut traverser, que l'on ne peut que suivre d'un bout à l'autre entre les portes ouvertes (mais donnant sur le vide) de leur début et de leur fin, cette difficulté si particulière n'est-elle pas justement l'un des principaux mobiles de la littérature telle que Thomas Bernhard la conçoit ? Écrire serait comme parler non pas pour dire quelque chose, mais pour n'être pas interrompu : d'abord ne pas être interrompu, et ensuite, peut-être, idéalement, être écouté. Ou, plus précisément : ne pas être interrompu tout en veillant à conserver l'écoute de l'auditeur-lecteur ; forcer même son écoute en jouant précisément d'une parole ininterrompue qui le tienne en haleine et ne lui laisse ni le temps, ni le loisir ni le désir de s'en détourner. Et il est vrai qu'on ne peut se détacher sans effort d'un texte de Thomas Bernhard, quand même les répétitions, pour ne pas dire les rabâchages, les ratiocinations, certaines incohérences et certains "trucs" (comme la multiplication des propositions incises du type « lui dis-je ») sont très propres à fortement agacer : on n'en voudrait pourtant pas perdre un mot.

Il y a une grande force dans cette volonté, qui semble première, de ne pas être interrompu, et pour commencer de ne pas s'interrompre soi-même. On devine à la fois une urgence et une crainte : le besoin impérieux de prendre la parole et la peur non moins impérieuse, mais jamais formulée, de la perdre, de s'en voir privé, comme s'il y allait de la vie même de l'auteur. Aussi bien, ce qui sera dit n'aura guère d'importance, et parfois aucune : ainsi, dans le premier texte du recueil, celui qui lui donne son titre, toute "l'histoire" tiendrait en quelques lignes et son caractère parfaitement fantaisiste (Goethe mourant veut rencontrer Wittgenstein, qui vient juste de mourir) éloignerait tout lecteur de bonne volonté si elle ne tenait, malgré tout, par son style, son emportement ; toute seule au-dessus du vide, sur le fil du style, pourrait-on dire. On soupçonnerait même que Thomas Bernhard a pu s'amuser en imaginant les analyses profondes que le rapprochement anachronique de deux grands noms de la littérature et de la philosophie pourrait susciter chez certains commentateurs : ici, l'une des visées d'un texte très consciemment bavard serait d'entraîner et de moquer par avance un autre bavardage, qui, lui, se prendrait au sérieux.

Toutefois, le caractère de ces textes n'est que secondairement critique ou ironique et l'on s'avise bientôt qu'il sert surtout, quand même l'auteur le fait lourdement prévaloir, à détourner l'attention d'une visée plus profonde. Ainsi, avec Thomas Bernhard a-t-on souvent le sentiment diffus qu'est dit ou que veut se dire quelque chose d'autre (et de plus important) que ce que nous lisons, qu'il y a un autre "texte" ˗ mais qui précisément ne peut pas être un texte ˗ sous ou derrière celui qui est imprimé. Tout le contraire en somme du roman réaliste traditionnel, où toute la profondeur est censée se trouver et se donner dans le texte. D'où aussi l'évidence, également perçue de façon diffuse, qu'il est très insuffisant, voire trompeur, d'extraire d'un récit de Thomas Bernhard telle ou telle citation, qui nécessairement laissera échapper ce quelque chose d'essentiel que seuls l'étirement et le mouvement de la parole suggère, sinon révèle. Pour ma part, je crois que cette impression de la présence constante d'un non-dit, ou plutôt d'un impossible-à-dire directement ˗ car il n'est nullement question de dissimuler ˗, est au principe de la véritable fascination qu'exercent les textes de cet auteur, et de l'émotion singulière, vive et trouble, que l'on éprouve en les lisant.

En un sens, la fonction principale du texte devient alors de protéger cet impossible-à-dire. Parler sans discontinuer, à tort et à travers, s'exprimer sans craindre aucun excès, aucune outrance, sans éviter les nombreuses digressions qui se présentent à l'esprit, s'abandonner à la griserie des mots qui s'enchaînent les uns aux autres, ou encore insister sur un détail pas nécessairement significatif mais que l'on peut, pour gagner encore du temps, laisser croire significatif, comme les chaussettes vert pomme et rouge vif des parents du narrateur dans Retrouvailles, le troisième récit du recueil, ˗ tout cela revient à différer indéfiniment une parole qui serait sans doute trop douloureuse à prononcer. Si douloureuse que l'auteur répugne à l'imaginer fondue et confondue, galvaudée dans l'universel bavardage, soumise aux mêmes appréciations et commentaires que n'importe quelle autre information. Pour le coup, l'œuvre de Thomas Bernhard paraît être une critique véhémente et à peine anticipée (l'écrivain est mort en 1989, un an avant l'annonce officielle du World Wide Web) non pas de la société du spectacle, mais de la société de l'information, où tout est traité en tant qu'agrégats d'informations, toutes ramenées presque sur le même plan, toutes sujettes à discussion et à évaluation, toutes objets de forums conduisant à une sorte de relativité générale de la pensée et des affects.

C'est ce à quoi l'auteur veut à tout prix échapper, semble-t-il, en retournant le bavardage contre le bavardage, un bavardage composé contre le bavardage commun, en exacerbant sciemment ce qui déjà naturellement s'exacerbe, mais il le fait avec une telle force que l'auditeur-lecteur en viendrait à douter de l'existence réelle de cette parole vraie sans cesse différée, si celle-ci ne se faisait malgré tout sentir au détour d'une phrase, dans le choix d'un mot ou d'un adjectif inattendu et surtout dans une négativité ostensiblement excessive et complaisante, qui est comme l'envers du silence auquel se résignent les misanthropes. Convaincu que chaque personne est unique et doit être traitée comme telle, Thomas Bernhard ose dire encore, naïvement, avec dix mille mots, ce que disait jadis l'Alceste de Molière avec cinq mots : "Je veux qu'on me distingue", pour ne pas dire qu'il veut être aimé et qu'en même temps ce désir si commun l'exaspère.

Alain Madeleine-Perdrillat, fin novembre 2013.

(1) Thomas Bernhard, Goethe se mheurt. Récits. Traduit de l'allemand par Daniel Mirsky. Paris, Gallimard, 2013. Il est difficile de comprendre pourquoi Thomas Bernhard a changé, dans le titre, l'orthographe du verbe en écrivant "Goethe schtirbt" au lieu de de "Goethe stirbt", ce qui d'ailleurs ne change pas sa prononciation (le traducteur rend très bien cela en ajoutant un h à "meurt"). Pas seulement pour surprendre, on s'en doute, ou pour marquer d'emblée le caractère fantaisiste de l'histoire ; peut-être pour ôter à ce verbe tout caractère pathétique en le réduisant à sa pauvre nature de mot susceptible d'être écrit fautivement : personne ne meurt vraiment dans un livre. Ceci étant, c'est, à ma connaissance, la seule fois que l'écrivain porte ainsi directement atteinte à un mot.

(2) Seul le deuxième récit du recueil, Montaigne, comporte des alinéas, ce qui suggère qu'il pourrait être plus ancien que les autres.

Thomas Bernhard

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