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Détail d'un hors-texte de Louis Jou, une rue du Panier pour Marsiho.

André Suarès naquit à Marseile le 12 juin 1868. Sa famille habitait au 91 de la rue Saint-Jacques, un immeuble proche du boulevard Notre-Dame : "c'était un vieux hôtel, deux étages et des combles, avec un jardin qui va jusqu'à la rue du Dragon". Ses ancêtres juifs vécurent en Espagne, au Portugal et à Gênes. Parisienne d'origine, sa mère avait dix-huit ans au moment de la naissance d'André ; elle mourut d'une phtisie sept années plus tard. Plus âgé, son père faisait du courtage auprès des compagnies maritimes. Au lycée Thiers de son adolescence, André Suarès trusta les prix d'excellence. Sa culture d'enfant surdoué était impressionnante : dés l'âge de quatre ans, il prenait cinq fois par semaine des leçons de piano. Il pratiqua très tôt Platon, Virgile et Dante.

Il part pour Paris à l'âge de quinze ans. A l'Ecole Normale supérieure de la rue d'Ulm, Romain Rolland fut son plus proche ami. Le caractère farouche de Suarès, son refus des positions médianes le conduisirent à ne pas admettre les convenances du système scolaire. Il échoua volontairement à l'agrégation d'histoire : il remit aux examinateurs une copie rédigée dans un style proche d'un pastiche de Mallarmé. Il revint à Marseille afin d'accompagner son père : devenu grabataire, ce dernier agonise en 1892. Le plus terrible chagrin d'André fut d'apprendre la mort de son frère Jean qu'il aimait infiniment : il disparut à Toulon en 1893, écrasé par une rame de wagons.

1868-1948 : un réfractaire.

Des cheveux longs, une barbichette, des regards incendiaires, un chapeau avec de larges rebords et une grande cape noire : très jeune, Suarès avait composé pour autrui cette allure et cette physionomie surannées qu'on identifie immédiatement sur les photographies qui campent sa silhouette et son visage. A 27 ans, dans cet accoutrement digne d'un personnage d'Alexandre Dumas, il s'en va à pied et franchit la frontière ; il emprunte quelquefois le train ou bien monte dans des carrioles pour rejoindre l'Italie qu'il évoquera magnifiquement dans son Voyage du condottiere. Rieuse et belle, point toujours fidèle, actrice à Paris et puis modèle pour des affiches de Mucha, Betty Thomann partagea l'essentiel de sa vie. Une autre de ses grandes passions fut Marie Dormoy : ce fut un amour impossible, elle lui préféra Paul Léautaud.

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André Suarès, photographie de Gaston et Lucien Manuel

Suarès fut poète, auteur dramatique, essayiste, polémiste, musicologue, infatigable épistolier : son oeuvre touche à tous les domaines de la création, exception faite du roman. Dans un restaurant proche du jardin du Luxembourg, il lui arriva de dîner avec Verlaine "un soir d'été brûlant et lourd où je le trouvai devant une table, sombre, amer et un peu ivre". Brunetière publia l'un de ses premiers textes dans la Revue des Deux-Mondes. Romain Rolland le présenta à Charles Péguy qui édita sept de ses livres : entre autres, son Villon et son Dostoïevski. En dépit de sa rupture avec Jacques Rivière, il doit à la ferveur et à l'inlassable patience de Jean Paulhan la possibilité de travailler régulièrement à la Nrf ou bien chez Commerce. La violence et la générosité de ses prises de position pendant l'Affaire Dreyfus, son combat contre la montée du fascisme et sa précoce lucidité vis à vis d'Hitler effrayèrent Bernard Grasset qui n'osa pas éditer ses Vues sur l'Europe. Sa solitude, son intransigeance et sa pauvreté, le souci qu'il avait d'une très haute réthorique et la conscience aigue qu'il avait d'être négligé ou bien méprisé par la critique accrurent sa vulnérabilité. Julien Benda le traitait de "pur imbécile", François Mauriac dont les vacheries sont terriblement redoutables, écrivait à son propos qu' "il s'enfle, se travaille, se dégonfle au lieu d'éclater".

Miguel de Unamuno et Stefan Zweig le tenaient en très haute estime, Alain Fournier le vénérait. Citée par Robert Parienté, une lettre inédite de Fournier, datée du 22 septembre 1912 confesse qu'"En écrivant le Grand Meaulnes, je pensais que mon désir le plus cher était qu'il ne vous déplût pas". A quelques réserves près, Gide et Claudel considéraient Suarès comme l'un de leurs meilleurs interlocuteurs. En 1918, quelques semaines avant son décés, il rencontra Claude Debussy. Georges Rouault et Antoine Bourdelle furent deux de ses très proches amis : à propos du sculpteur, il écrivait, lettre à Rouault du 10 octobre 1929, qu'il "était le portrait vivant, à s'y méprendre, du grand Euripide". Ambroise Vollard mit en chantier pour lui des livres illustrés par Rouault et Picasso. Sa clairvoyance du côté des arts plastiques fut exceptionnelle. Il fréquenta Marie Laurençin, Eileen Gray, Pierre Legrain et Rose Adler. Pour Jacques Doucet qui fut son mécène pendant plus de quinze années, Suarès diligenta des achats de pièces de Seurat, Picasso, Modigliani, le Douanier Rousseau et Miro.

André Suarès a plus de soixante-dix ans quand éclate la Seconde Guerre mondiale. Recherché par la Gestapo, il quitte Paris sans pouvoir emporter avec lui ses manuscrits. Il se réfugie dans la Creuse et puis part pour Antibes où il aide de ses conseils un couple de résistants. Après quoi, il se cache près de Lyon chez un jeune ami proche du surréalisme, Pierre de Massot. Comme le rappelait l'un de ses meilleurs commentateurs, Yves-Alain Favre, "à partir de 1940 et jusqu'à son décès survenu le 12 septembre 1948, ce grand proscrit, obligé de fuir et de se cacher, n'a plus jamais connu le bonheur paisible de demeurer chez soi".

Marsiho : gestation, invectives et chant d'amour.

A la fin des années vingt, l'éditeur Trémois lui passa commande de son Marsiho. Il était convenu qu'une édition de luxe devait paraître, dans une mise en pages de son ami Louis Jou, avec lequel Suarès avait pris l'habitude de converser et de travailler depuis 1916. 305 exemplaires de cette édition originale furent achevés d'imprimer le 28 février 1931 : ils ne se vendirent point et causèrent la faillite de l'éditeur. Bernard Grasset récupéra le texte, 6.000 exemplaires d'une édition courante parurent en 1933. Cette parution connut une réception contrastée. L'ouvrage fut salué par un grand article d'Edmond Jaloux dans les Nouvelles littéraires. En revanche, au risque de commettre quelques contresens, Gabriel Audisio rédigea dans Jeunesse de la Méditerranée quelques-unes des pages les plus réactives qui puissent s'écrire à propos de Suarès. Titrée Marseille, une version considérablement abrégée parut chez Plon en 1935 : cette ultime mouture accompagnait des photographies des quais et du Pont Transbordeur réalisées par Germaine Krull.

André Suarès appréhendait énormément son retour vers une ville qu'il préférait éviter depuis le décès de son père : une indécidable passion, un mélange irréductible d'âpreté, d'émerveillement, de frayeur, d'amour et d'impatience le rattachaient au lieu de ses origines. De surcroît, au moment de la rédaction de Marsiho, la soixantaine passée, Suarès traversait une étape difficile de son existence. On venait de l'expulser d'une demeure qu'il chérissait, son propriétaire lui avait signifié son congé du vaste appartement et du rez de jardin de la rue Cassette qu'il avait longtemps loué à Paris. Trois de ses meilleurs amis et soutiens - le toulonnais Edouard Latil, Jacques Doucet et Antoine Bourdelle - venaient de mourir. "Que vous dire, mon cher Rouault ?" écrit-il au peintre le 7 décembre 1929, "Ne me demandez rien, ma vie est détruite. J'ignore si je pourrai la refaire". Pendant toute la phase de rédaction de son livre, Suarès erra entre Collioure, Toulon, Barcelone et les Baux.

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Frontispice de Marsiho.

Au terme de cette période de grande anxiété, une manière de catharsis et de réconciliation finit par s'opérer. Pendant un soir d'octobre, Gabriel Bounoure (1886-1969) raconte dans un chapitre de ses Marelles sur un parvis, que le Condottière se retrouve près du Vieux-Port, devisant gaiement avec André Gaillard qui partageait avec Jean Ballard la direction des Cahiers du Sud : "Nous étions assis avec André Gaillard à la terrasse d'un café sur le Vieux-Port, Suarès avait la même gaieté charmante, la même raillerie fantasque que je lui avais connues quelques mois auparavant sur l'esplanade des Baux ... Heures légères, beauté du ciel d'automne. Suarès nous expliquait la grandeur et la décadence des maisons devenues le repaires de cagoles après avoir formé jadis le quartier noble des riches armateurs. Le visage d'André Gaillard, gréé de passion et d'ardeur, se détendait aux propos de Suarès plein de mordant et de verdeur". "A Marseille, écrit plus loin Bounoure, j'ai vu Suarès rire de bon coeur ... assis au café comme Stendhal, dans l'odeur de l'anis, de la mer, des coquillages, des femmes à la peau brune, il s'amusait au jeu de la vie, à savourer la volupté du présent, à laisser un regard enchanté suivre l'écaille irisée de l'instant qui passe".

Marsiho est à la fois chant d'amour, imprécation et réquisitoire. Toutes sortes de troubles et de meurtrissures, des fascinations et des détestations difficilement réversibles altéraient la perception de Suarès. Si l'on excepte Saint-Victor et le Château-Borély, la plupart des monuments de Marseille suscitaient ses sarcasmes, ses anathèmes et ses vitupérations. Suarès était fou de rage lorsqu'il songeait aux "édiles macaroniques" qui avaient refusé la proposition de Bourdelle qui demandait que l'une de ses sculptures rappelle que Daumier était natif de Marseille. Il répétait qu' "à vol d'oiseau la pensée est la dernière denrée qui puisse trouver preneur entre la Major, la Palud et la Canebière", il estimait que Marseille produisait "la plus mauvaise musique du monde". L'apparente grossiéreté, le pragmatisme borné d'une ville dont les journaux et les éditeurs n'avaient pas publié ses textes de jeunesse continuaient de le révolter. Un impossible inassouvissement, quelque chose de rauque, d'obsessionnel et de péniblement charnel affecte ses descriptions des quartiers réservés du vieux Marseille auxquels il consacre un vaste chapitre, "Le grand lupanar".

Une irremplaçable leçon, un incroyable apaisement se dégagent pourtant de la lecture de son livre. Quelques jours après sa parution, Jean Paulhan écrit à Suarès, le 9 juin 1933 : "Que Marsiho est beau ! que de clarté et que d'ampleur - que d'énigmes ; quel soleil, mais qui laisse mille nuances au plus maigre caillou ! "... "Quel soleil étrange, qui brûle plus qu'aucun autre soleil, et pourtant laisse plus vrai ce qu'il a brûlé "... "Merci de m'avoir donné ces pages, dont je sors changé". Des réminiscences, l'appétit de bonheur et de sensualité des habitants, les beautés extraordinairement colorées de leur environnement surmontent les angoisses, les refus et les deuils de l'écrivain : Marseille devient un mélange inouï d'ardeur, d'énergie, d'insolence et de liberté. Ce qui achève la réconciliation de Suarès, c'est aussi sa perception du génie d'une cité tout de même capable d'inspirer des artistes comme Puget, Daumier et Monticelli. Ce retour au coeur de l'enfance révèle à quel point "l'art est peu de chose auprès de la vie... Ni marbre, ni bronze, ni églises sublimes, ni palais illustres, la beauté de Marseille est faite de sa vie seule : elle éclate comme une grenade mûre, dans le sang de chaque grain, dans le total des couleurs et de la forme ».".

L'amitié de Louis Jou.

André Suarès était de quatorze ans son aîné. Editeur, imprimeur-typographe et graveur sur bois, Louis Jou était né dans un faubourg de Barcelone le 28 mai 1882. Il habitait Paris depuis 1906, son atelier était situé près du Quai-aux-fleurs, au 13 de la rue du Vieux-Colombier. Mécéné par Jacques Doucet et publié chez Emile-Paul, le premier texte d'André Suarès sorti de ses presses date de 1918. Il s'intitule Amour, poème de Félix Bangor.

Suarès aidait et commentait volontiers les entreprises de cet éditeur-artisan foncièrement solitaire, à présent considéré comme l'un des grands continuateurs de Christophe Plantin et de la typographie de la Renaissance. Jou illustra en 1930 un tirage limité du Voyage du Condottiere, réalisa des bois gravés pour Marsiho et Musiciens en 1931. De son côté Suarès assista son ami pendant les trois années de réalisation des Essais de Montaigne. Il traduisit et établit pour Jou, en 1938, une nouvelle version du Cantique des Cantiques. Leur amitié fut indéfectible, Jean Cassou caractérisa leur profond accord : "Ils savent tous deux se créer, loin des bateleurs et des faiseurs de modes, un siècle qui leur appartient en propre. Bref, ils sont tous deux inactuels".

A partir de 1916, Louis Jou avait pris l'habitude de séjourner pendant l'été parmi les maisons en ruines des Baux-de-Provence. Pour qu'il hâte son départ vers le Sud, Marie Mauron lui télégraphiait chaque année la nouvelle de l'apparition des premières fleurs d'amandier entre Camargue et Val d'Enfer. Suarès passa plusieurs semaines de ses étés des années vingt dans la demeure de Jou. Il jouait à la pétanque avec le menuisier du village ou bien improvisait nuitamment à l'orgue de l'église des airs de Jean-Sébastien Bach. Dans une lettre adressée à Bourdelle en juillet 1926, il évoque son attachement pour l'éperon rocheux des Baux, à cette époque ignoré par les touristes : "Le soleil et l'air sur ces pierres grises, les lignes et la couleur, tout est puissant et dépouillé ... La qualité de l'air est adorable ... Dans la fournaise du midi, où l'on devrait rôtir sur le sol blanc comme un gril, ce souffle sans péché enveloppe la tête et les yeux d'une fraîcheur exquise".

Pour la version originale de son Marsiho, Louis Jou abattit un travail considérable, le reprint qu'en donna Jeanne Laffitte en 1976 en donne une belle idée. Les lettrines, les bandeaux et les culs de lampe sont inventifs, sa maquette est surprenante. D'ordinaire plutôt hiératique, sauvage et majestueux, Louis Jou le Catalan se montre truculent, plein de verve et de malice : il échappe au noir et blanc qui orchestre d'ordinaire farouchement ses bois gravés, il introduit dans son évocation du Vieux Port, de Saint-Victor et des ruelles du Panier, cinq grands hors-textes en couleurs, des balancelles, du linge qui pend, des élements de bandes dessinées et des détails minuscules, des verts, des ocres et des bleus dont il n'est pas coutumier.

En 1942, Louis Jou quitte définitivement Paris. Son pressier avait été tué, ses ouvriers avaient disparu. Il a résolu de vivre toute l'année aux Baux où il déménage cinq tonnes de matériel afin d'installer son atelier au rez de chaussée de l'Hôtel de Brion, à cette époque fortement délabré. Louis Jou disait que "le travail a été dur, le rapport infime. Mais il y a fierté de créer en un temps de destruction". Les deux amis continuent de s'écrire et de s'encourager mutuellement. Atteint par l'âge et la maladie, André Suarès s'abstient de revenir en Provence pendant l'après-guerre. Deux années après son décès, ses cendres sont transférées en juillet 1950 dans le cimetière des Baux. Sa tombe voisine avec celle de Louis Jou qui fut inhumé en janvier 1968.

Deux gentlemen, Robert Parienté et François Chapon.

Dans une lettre qu'il envoie à Jacques Doucet, André Suarès affirmait qu'il écrivait "de préférence"... "pour les insommnieux afin qu'ils rêvent". Christian Guez-Ricord l'affectionnait grandement, les Vies minuscules de Pierre Michon arborent en page de garde une citation de Suarès. En 1984, dans la Quinzaine littéraire, Louis-René des Forêts déclarait avoir "tout lu de cet auteur ... Je l'ai aimé passionnément, avec ses injustices, ses dénis, son côté un peu corseté ou emphatique ... Mais c'est un très grand critique, qui m'a donné le sens des valeurs et élargi le champ de mes lectures". Une poignée de lecteurs de grande qualité, des esprits parfaitement indépendants assurent la pérennité de l'oeuvre de Suarès : entre autres, François-Xavier Jaujard qui fut l'éditeur de Granit, le nîmois Christian Liger (1935-2002) qui connaissait admirablement l'oeuvre et la silhouette de Jean Paulhan et l'Antibois Jean-Marie Barnaud qui composa sous la houlette de son ami le professeur Jean Onimus, à propos de Suarès, une thèse de troisième cycle. Dans l'un des nombreux articles qu'il a rédigés à propos de cet écrivain insoumis et ombrageux, Jean-Marie Barnaud terminait son propos par cet extrait qui traduit bien le combat et l'utopie de Suarès : "Tout ce qui vit cherche la parole qui lie et qui enfin délivre".

Pendant le dernier quart du vingtième siècle, André Suarès eut en Robert Parienté (1930-2006) un prodigieux défenseur. Auparavant grand journaliste sportif - il fut directeur-adjoint de L'Equipe - Robert Parienté aura accompli un énorme travail, rédigea deux versions très difficilement surpassables et très solidement documentées, en 1990 et 1999, de sa biographie André Suarès l'insurgé. Sa belle humeur et son obstination étaient impressionnantes, ce gentleman que m'avait présenté une dame de Marseille, Maryse Gandolfo, fut infatigable : il provoqua plusieurs rééditions des textes longtemps demeurés introuvables de Suarès.

François Chapon est un autre grand connaisseur de l'oeuvre d'André Suarès. On peut se reporter à sa biographie de Jacques Doucet ainsi qu'à son édition de la correspondance Doucet / Suarés Le condottiere et le magicien. François Chapon voit en Suarès "le dernier héros littéraire, entendons-nous, le dernier à faire de l'exercice de la littérature un héroisme ... Il n'a jamais relâché l'intensité de son expérience, non plus abdiqué la hauteur de ses intentions. De là, l'impression parfois harassante que laisse un long commerce avec lui, mais de là, aussi, cette noblesse qui ne consent pas à se commettre avec des formes dégradées de l'ambition ou du bonheur, ni à déposer ses armes d'une trempe contrôlée jusqu'à l'excès".

Aux Carmes, chez André Benedetto, Philippe Caubère.

Les palmarés ne signifient pas grand chose ... Le troisième des plus enthousiastes et des plus fidèles admirateurs d'André Suarès est vraisemblablement le comédien Philippe Caubère. Il livra un texte, Ton temps viendra, lors du colloque Suarès de juillet 1998 qui se déroula à la Vieille Charité de Marseille et donna fréquemment des lectures publiques de Marsiho.

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Philippe Caubère, portrait de Michelle Laurent.

"Rien n'est, mais j'aime", disait autrefois André Suarès. Il faut venir écouter Philippe Caubère pendant ce mois de juillet 2012, au Théatre des Carmes d'Avignon. Caubère continue de travailler dans l'ombre salubre de son aîné André Benedetto qu'il découvrit pour la première fois à Aix-en-Provence, un soir de l'hiver 1969, interprétant au Théatre du 11 novembre, avec deux autres acteurs vêtus de jeans et de blousons noirs, une sublime version du Xerxès d'Eschyle.

Marsiho est un texte complexe, fabuleusement riche : ce monologue semblait injouable, la gageure était risquée. Dans cette occurrence, André Suarès est admirablement servi et respecté : Caubère dont on connait la fougue et l'esprit de dérision, ne fait pas d'écart, son interprétation est étonnamment exacte. J'ai eu le bonheur de pouvoir l'écouter avec des amis, lors de sa première aux Carmes, samedi 7 juillet. Le comédien est seul sur scène, un fauteuil de bois est son unique accessoire. Les éclairages sont sobres, les musiques et les bruitages sont rares, exception faite pour la violente tornade qui le surprend évoquant la bousculade du Mistral survenue lorsqu'il profère un passage dédié au parvis de Notre Dame de la Garde.

Caubère sait parfaitement que pour André Suarès, la traversée du désert n'est certes pas finie : cependant, son "temps viendra". Quoi qu'il arrive, en 2013 - sa mise en scène de Marsiho n'a pourtant pas été intégrée dans les programmes de "Marseille, capitale européenne de la culture" - ou bien en l'an 3.000 : "l'avenir dure longtemps". Dans un entretien qu'il donne sur ce lien, pour le magazine Mativi-Marseille, Philippe Caubère situe son spectacle à l'intérieur du projet d'une trilogie de forte amplitude. Il oeuvre pour modifier nos représentations et entreprend d'associer André Suarès avec les grands formats de deux autres personnages pour lesquels il a monté d'autres spectacles : André Benedetto et Alain Montcouquiol, des silhouettes et des histoires pour l'heure insuffisamment perçues qui lui paraissent essentielles pour aiguiller de nouvelles mythologies et de nouvelles orientations du côté de l'identité du Sud.

Alain Paire.

Le spectacle de Philippe Caubère était visible jusqu'au 28 juillet 2012, Place des Carmes, Avignon, renseignements sur ce lien. Marsiho fut programmé par la Maison de la poésie de Paris du 16 novembre 2012 au 13 janvier 2013. Caubère envisage la création d'un autre spectacle André Suarès, à partir de ses Vues sur l'Europe et de son combat contre Hitler.

Cet article est la reprise et l'actualisation d'un texte commandé à la fin des années 90 par l'hebdomadaire gratuit marseillais Taktik, autrefois dirigé par Frédéric Khan.

Pour lire André Suarès, la voie la plus courte est de se procurer les deux tomes publiés en collection Bouquins chez Robert Laffont, appareil critique et choix de Robert Parienté. Lire aussi quelques-uns de ses recueils de correspondances, ses échanges de lettres avec Jean Paulhan, Jacques Doucet, Romain Rolland, Antoine Bourdelle et Georges Rouault. Une édition de poche de Marsiho - 10 euros - est disponible aux éditions Jeanne Laffitte, cf sur ce lien.

Chez Gallimard, deux ouvrages annontés et préfacés par Michel Drouin, Ames et visages, XIII-XVII°, ainsi que Portraits et préférences où  figure Rimbaud le mystère, un texte que la Nrf ne souhaita pas éditer : à la place du texte de Suarès, André Gide préféra que soit publié un article beaucoup trop célèbre de Claudel, tristement influencé par les manoeuvres et contre-vérités de Paterne Berrichon. 

A propos de Louis Jou, cf le livre édité en 1974 par Stéphane Cordier, le directeur de la revue aixoise L'Arc. La veuve de Louis Jou, qui se prénommait Paulette-Poppy mourut le 25 octobre 1983. Actuellement, pour visiter la Fondation et le musée Louis Jou, - Hôtel Jean de Brion - Les Baux de Provence 13520 - 04 90 54 34 17, renseignements sur ce lien. Parmi les ouvrages disponibles à la Fondation, on trouvera une Correspondance André Suarès-Louis Jou, 1917-1948 (360 pages, 20 euros + six euros de frais de port et d'emballage). Les 21 et 22 septembre 2012, la Fondation Louis Jou organisait un colloque, renseigements sur ce lien.

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